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 domenica, 5 febbraio 2012

Kenya: l'ancien "Monsieur Anti-corruption" s'exprime


Jean Githongo

John Githongo: "dans certains cas, les violences sont orchestrées"

Au Kenya, les pourparlers entre les dirigeants du pays et l'opposition progressent, semble-t-il. Un espoir, peut-être, de règlement de la crise qui a suivi les élections de décembre. Depuis, plus de 650 personnes ont été tuées et 250.000 autres ont fui leurs domiciles. John Githongo connaît bien la situation au Kenya, et nous donne son analyse.

John Githongo était l'homme chargé d'extirper la corruption du Kenya. Après avoir mis à jour un scandale massif, mettant en cause des membres du gouvernement, il a reçu des menaces, et a choisi l'exil. Aujourd'hui établi en Grande Bretagne, il donne à la BBC son analyse des violences qui déchirent son pays.

Certes, ce n'est pas la première fois que des élections au Kenya sont marquées par des violences, mais jamais, jusqu'ici, sur une telle échelle. La BBC a demandé à John Githongo ce qui avait changé.

Une poudrière

In fuga dalla violenza

 

elon lui: "On savait que les élections seraient problématiques. On pensait que les résultats seraient serrés, mais à la fin, le scrutin a été marqué par des fraudes flagrantes. Dans une situation où les deux camps avaient mobilisé leurs partisans en fonction de leur appartenance ethnique. Ceci a créé une poudrière".

John Githongo est d'accord pour dire que les élections ont "toujours été accompagnées de violences". Mais selon lui, "ce qui est effroyable, c'est qu'en moins d'une semaine, des centaines de gens ont été tués, des centaines de milliers déplacés, et que -ce qui est peut-être le plus inquiétant- que la polarisation ethnique s'est approfondie, pour devenir une sorte de réalité qui se perpétue, et que les Kenyans n'avaient jamais vu auparavant".

La violence était-elle orchestrée? Les dirigeants politiques doivent-ils être tenus pour responsables? Pour John Githongo, "Dans certains cas, c'est de toute évidence orchestré. Les bandes sont trop bien organisées".

"Notre histoire ne manque pas de précents sinistres, et les dirigeants qui commettent ces atrocités n'ont jamais eu à rendre de comptes. Mais certains des incidents semblent maintenant spontanés et localisés''.

"Il est clair, également, que dans certaines régions la réaction de l'Etat a été d'une brutalité injustifiée, ce qui fait que certains soupçonnent que certaines communautés sont visées".

"Nous avons donc, d'un côté, des attaques de toute évidence préméditées, qui suivent des schémas ethniques, et de l'autre une police qui traite les manifestants différemment selon qu'ils sont dans l'ouest du Kenya ou dans la capitale".

"Ethnicité"

John Githongo est formel: "les dirigeants du pays sont responsables. Pas seulement les dirigeants politiques, mais aussi ceux qui sont à la tête de nos communautés religieuses et culturelles. Ils ont laissé leurs intérêts sectoriels l'emporter sur leur jugement".

"Résultat: on a prononcé des mots tels que celui de génocide à tort et à raison, manifestement sans souci des conséquences de telles déclarations propres, à court terme, à jeter de l'huile sur le feu, et risquant à long terme d'avoir des répercussions juridiques".

On a souvent parlé, depuis le début des violences, d' "ethnicité". Pour John Githongo, "c'est un concept élastique et nébuleux, qui peut changer de sens et revêtir plus ou moins d'importance en fonction du moment".

"Aujourd'hui, au Kenya, le terme désigne avant tout une appartenance politisée à un groupe, une sorte de sentiment d'identité résultant de divers griefs".

"La violence a été provoquée par des facteurs politiques, et elle a renforcé ce sentiment d'ethnicité politisée. Mais la politique est à l'origine du tout".

Cycle infernal

John Githongo estime que ce sentiment est "poussé par la peur et la colère. Et il s'aggrave en partie parce qu'il se perpétue lui-même dans un environnement où les instiutions politiques n'ont pas de solutions à proposer et sont, au contraire, l'expression de contradictions fondamentales au sein de la société".

"C'est un cycle dont on ne sort pas facilement. Certaines composantes de la société civile sont particulièrement solides et cherchent à clarifier les choses, et à trouver une marche à suivre. Mais la classe politique a pour l'instant renoncé à toute rationalité".

"Une lutte a été engagée, avec le Kenya pour enjeu. En tant que Kenyans, nous craignons pour norte pays, nous ne comprenons pas bien. Ce qui se passe est déconcertant et consternant pour la majorité des Kenyans honnêtes. Toutes les alternatives proposées par les durs de chaque côté sont isolationnistes, destructrices, arriérées et horrifiantes".

Pourtant, le Kenya est sensé avoir une constitution pourvue des dispositions nécessaires pour garantir un processus démocratique équitable. Comment le système a-t-il échoué?

"Un des grands défauts de cette constitution est qu'en vertu de ce document, la présidence nomme les responsables de la commission électorale, ainsi que les juges qui statuent sur les pétitions".

Les deux rivaux

Enfin, John Githongo évoque les deux hommes au centre de la crise: le président Mwai Kibaki et son rival malheureux à l'élection présidentielle, Raila Odinga: "ils sont tous deux prisonniers de leurs positions politiques respectives. Pour eux, battre en retraite annoncerait la fin de leurs ambitions politiques. Il y a très peu de terrains d'entente entre eux, et même ceux-là sont en train de s'amenuiser".

Reste que selon John Githongo, "en dernière analyse, si les gens ne s'assoient pas autour d'une table pour discuter, on ne sortira pas de la crise, et celle-ci finira par dévorer ses deux principaux protagonistes".

Est-ce pour cette raison que les intéressés ont engagé des négociations pour tenter de sortir de la crise? En tout cas, les pourparlers semblent progresser, si l'on en croit les déclarations prudemment optimistes de ces derniers jours.